28.- Au seuil de la vieillesse : Marguerite André dite Saint-Michel et la mémoire agissante (Partie 3)

🔸Transmission, piété et stratégies familiales dans la Nouvelle-France

par Harold Larente

1er juin 2025

Après avoir évoqué la brève vie de François Vinet dit Larente, puis suivi les parcours de ses enfants Marguerite et François-Geoffroy, ce troisième volet poursuit le récit en s’attardant sur celle qui, dans l’ombre et dans la durée, a assuré la continuité familiale : Marguerite André dite Saint-Michel.

Devenue veuve en 1703, Marguerite n’est pas seulement la survivante d’un drame : elle est l’architecte patiente d’une transmission. Sa vie d’après devient un véritable laboratoire de gestion successorale, de négociation foncière et de prudence stratégique, dans un monde où les femmes, bien que souvent absentes des grands récits, occupent un rôle central dans le maintien des lignées. À travers les quittances, les donations et les choix de partage, elle façonne l’avenir de ses enfants tout en honorant la mémoire des disparus.

Ce dernier chapitre explore ainsi ses gestes de transmission, ses actes notariés de fin de parcours, et la façon dont elle a su conjuguer piété, fidélité et responsabilité. Une plongée dans la vieillesse active d’une femme de tête, à la croisée des devoirs familiaux et des réalités juridiques de la Nouvelle-France.

I.Derniers actes et legs

1. Marguerite André après François, son époux

a. Gestion posthume des biens de François et continuité familiale

Le 6 mai 1703, quelques mois après le décès de son mari, Marguerite André règle une partie de la succession de François Vinet dit Larente, son époux, par une quittance notariée.[1] Elle se présente à Ville-Marie comme veuve de François Vinet dit Larente, résidant à Lachine, et agit à la fois en son nom et en tant que tutrice de leurs enfants mineurs, Marguerite et François-Geoffroy. Elle conclut l’acte avec François Dubois dit Brisebois, beau-frère du défunt puisqu’il est l’époux de Cunégonde Vinet dit Larente, sœur de François Vinet dit Larente.

Cette transaction s’inscrit dans un contexte familial déjà marqué par des différends au sujet des terres héritées de Barthélemy Vinet, père de François. Dès 1694, François Dubois et son épouse Cunégonde Vinet — sœur du défunt François Vinet — avaient manifesté leur intention d’acquérir les parts de terre revenant à Cunégonde et à ses frères et sœurs. Dubois avait proposé un prix d’achat, mais les autres cohéritiers ont préféré recourir à une vente par licitation judiciaire, espérant ainsi en tirer un meilleur prix. Conforme aux usages juridiques de l’époque, cette procédure n’en a pas moins suscité des tensions familiales, analysées plus en détail dans la rubrique « Installation mouvementée du couple Dubois-Brisebois sur les terres héritées de la succession de Barthélemy Vinet dit Larente» présentée à l’article 21.- Cunégonde Vinet dite Larente, la fille ainée Barthélemy Vinet dit Larente.

Le règlement de 1703 concerne une somme de 125 livres, provenant précisément de l’adjudication de l’un de ces lots lors de la criée publique du printemps 1694. Cette terre, située à Lachine, avait été acquise par François Dubois lors d’une vente publique tenue à la suite de trois dimanches consécutifs d’annonce, la criée proprement dite ayant eu lieu le troisième dimanche, après le service divin, devant l’église paroissiale. Les intérêts cumulés sur cette somme, calculés à raison de 6 livres 5 sols par an sur huit ans, atteignent 50 livres, portant le montant total dû à 175 livres.

Marguerite André reconnaît que son défunt mari et elles ont déjà reçu de François Dubois et de Cunégonde Vinet plusieurs paiements totalisant 130 livres, répartis comme suit :

      • 90 livres versées au nom de François Vinet et de Marguerite André à René Cullerier;
      • 14 livres pour sept aunes de toile de chambre;
      • 5 livres pour une paire de bas d’homme;
      • 3 livres pour un fichu;
      • 18 livres pour la moitié d’un cochon gras.

Après déduction de ces montants, un solde de 45 livres demeure. Dubois s’engage à le régler, avec intérêts, jusqu’au paiement complet. Marguerite reconnaît également avoir reçu les intérêts dus entre le 18 juin 1702 et le 6 mai 1703, et en donne quittance. Elle prend toutefois soin de réserver les droits hypothécaires et privilèges de ses enfants mineurs sur les biens des Dubois, afin de garantir la créance.

Enfin, elle précise qu’une autre somme de 125 livres sera due à ses enfants à la suite du décès d’Étiennette Alton, leur grand-mère, conformément au partage établi le 14 avril 1694.[2]

L’acte est passé devant notaire à Ville-Marie, en présence de Jean Meschin, huissier royal, et de Jean Laperche, praticien. Marguerite André déclare ne pas savoir signer, mais approuve la lecture de l’acte et s’engage à en faire respecter les termes au nom de ses enfants.

b.     D’une succession à l’autre : entre Vinet dit Larente et André dit Saint-Michel

       i. Les effets du décès de François Geoffroy

La mort de François Geoffroy Vinet-Larente, en mars 1760, ouvre une nouvelle phase dans la gestion patrimoniale familiale. Après avoir consolidé les héritages issus de la lignée Vinet, notamment ceux de son père François et de sa femme Angélique Boisseau, François-Geoffroy avait amorcé un transfert ordonné de ses propres biens à ses enfants, en particulier à son fils Guillaume-Amable.

Mais en parallèle, une autre lignée continue de jouer un rôle dans l’équilibre familial : celle des André dit Saint-Michel, représentée par sa mère, Marguerite André. Figure centrale du patrimoine familial, elle incarne une continuité active dans la gestion des biens hérités de ses propres parents.

        ii. Les legs de Marguerite André

Depuis de nombreuses années, Marguerite André veille activement sur les biens familiaux — une responsabilité qu’elle continue d’assumer avec constance, même dans sa vieillesse.

Dès le 25 septembre 1722, accompagnée de son époux Jean-Baptiste Dubois dit Brisebois, elle vend une terre située à la côte de la Grande Anse, sur l’île de Montréal. Cette propriété, héritée de ses parents, Michel André dit Saint-Michel et Françoise Nadreau — tous deux disparus lors du massacre de Lachine — correspond au lot no 179 et à sa continuation, situés sur la côte de la Pointe-Claire. L’acte, reçu par le notaire Pierre Raimbault, entérine la cession de cette terre à Jean-Baptiste Magdeleine et à son épouse Élisabeth Millet pour la somme de 1 200 livres. [3] Bien que grevée d’arriérés de cens et rentes seigneuriales, la terre est déclarée libre de toute autre dette, et la vente prévoit un paiement en marchandises selon les conditions établies par les vendeurs. L’acte précise également que les matériaux destinés à une grange — déjà prélevés sur le terrain — resteront la propriété des Brisebois-André. Le paiement intégral est confirmé dans une quittance notariée datée du 10 janvier 1729, inscrite au bas de l’acte de vente original du 25 septembre 1722, où le couple reconnaît avoir reçu la totalité de la somme convenue.

25 septembre 1722 et 10 janvier 1729 – Vente d’une terre située à la Grande Anse, en l’île de Montréal, par Jean-Baptiste Brisebois et son épouse Marguerite André à Jean-Baptiste Magdeleine et son épouse Élisabeth Millet, suivie de la quittance finale pour le paiement de ladite terre, actes passés devant Me Pierre Raimbault (1697–1727), notaire à Montréal. FamilySearch, https://www.familysearch.org/ark:/61903/3:1:3Q9M-CS5V-W7JD-B?cat=675517&i=1518&lang=fr , images 1519 à 1521.

          iii. Une terre, une pension, une prière : au seuil de la vieillesse

À l’hiver 1740, Marguerite André et Jean-Baptiste Dubois dit Brisebois, désormais âgés, prennent une décision empreinte de sagesse et de lucidité : transmettre de leur vivant la terre qu’ils habitent à Pointe-Claire à l’ensemble de leurs enfants et gendres. Ce geste, posé « au seuil de la vieillesse », ne se limite pas à un simple partage de biens. Il cristallise tout un héritage — matériel, affectif et spirituel — transmis à la génération suivante. À travers un acte notarié soigneusement formulé, ils organisent non seulement la jouissance des terres, mais aussi les devoirs concrets de leurs héritiers : loger, nourrir, vêtir, et prier pour ceux qui leur ont donné la vie. Une page se tourne, dans la dignité et la continuité.

Illustration générée par intelligence artificielle (ChatGPT – DALL·E). Représentation artistique de Marguerite André, veuve de François Vinet dit Larente, à la fin de sa vie.

Ce tournant s’inscrit dans un acte de donation soigneusement encadré : Le 13 janvier 1740, Jean-Baptiste Dubois dit Brisebois et Marguerite André dite Saint-Michel se présentent devant le notaire royal François Simonnet à Pointe-Claire.[4] Âgés, et souhaitant désormais « se décharger des affaires du monde et ne plus penser qu’à leur salut », ils choisissent de transmettre officiellement à leurs enfants leur terre familiale de six arpents de front sur vingt arpents de profondeur. Située à Pointe-Claire, cette terre — correspondant aux lots 180 et 181 de la côte de Pointe-Claire — comprend une maison, une grange et une étable ; elle touche à l’avant au fleuve Saint-Laurent, à l’arrière aux anciennes terres de feu François Vinet dit Larente. Les titres de propriété sont remis aux enfants, qui peuvent en jouir librement à partir de ce jour.

    iv. Héritiers directs et collatéraux

Les bénéficiaires sont les enfants et gendres issus des deux unions de Marguerite : Marguerite et François Geoffroy Vinet dit Larente, ainsi que les enfants Dubois-Brisebois — Louis, Jacques, Ambroise, Jacques-Toussaint, Suzanne, Dorothée, Marie-Anne-Clémence — et leurs conjoints. Tous s’engagent, en contrepartie de cette cession anticipée, à verser chaque année une pension viagère à leurs parents, composée de denrées, d’argent, de vêtements et de soins concrets :

      • 40 minots de farine;
      • 300 livres de lard;
      • 30 livres en argent;
      • Trois chemises chacun (homme et femme);
      • 30 cordes de bois de chauffage;
      • 9 minots de pois pour engraisser un cochon;
      • 2 livres de graisse par enfant;
      • Une paire de souliers de bœuf par an;
      • Un habillement neuf tous les trois ans;
      • Deux paires de bas par an;
      • Une vache laitière;
      • 12 bottes de paille et 6 bottes de foin par enfant et par an.

Les cédants se réservent aussi l’usage d’une maison et d’un jardin clos de pieux pour y vivre jusqu’à leur mort.

Illustration générée par intelligence artificielle (ChatGPT – DALL·E). « Maison et jardin pour leurs vieux jours » — illustration d’une clause typique de cession avec réserve d’usage, dans le contexte rural de la Nouvelle-France.

Si l’un des deux venait à décéder, la pension serait réduite de moitié, à l’exception du bois de chauffage qui demeure inchangé. En cas de départ vers une autre demeure sur l’île de Montréal, la pension doit continuer à être livrée au lieu de résidence.

L’acte impose également une dimension spirituelle : à leur mort, chacun des enfants devra faire dire vingt messes pour le repos de leurs âmes et assurer les funérailles de leurs parents.

Par cet engagement solennel, Marguerite André et Jean-Baptiste Dubois assurent la pérennité du patrimoine familial tout en veillant à ne pas devenir un fardeau pour leurs descendants. Ce geste de transmission, à la fois matériel et symbolique, vient couronner plusieurs décennies de recomposition, de stabilité et de solidarité au sein de cette famille implantée à Pointe-Claire depuis le tournant du siècle.

Par les gestes qu’elle pose pour protéger ses enfants et régler les affaires de son premier mari, Marguerite André joue un rôle central dans la transmission familiale. Grâce à elle, le nom de François Vinet dit Larente, pourtant porté si brièvement, trouve une continuité vivante dans le paysage et la mémoire de Pointe-Claire. Ce rôle de passeuse de mémoire, Marguerite André l’a assumé jusqu’au bout. Mais ce sont ses enfants, et les générations suivantes, qui ont donné au nom Vinet-Larente une postérité durable.

    II.            Descendance et mémoire de François Vinet

Malgré une vie abrégée, François Vinet dit Larente laisse une descendance bien ancrée à Pointe-Claire et au-delà. Sa fille Marguerite, mariée jeune, contribue à l’essor d’une lignée nombreuse ; son fils posthume, François-Geoffroy, assure la continuité du nom Vinet-Larente dans la communauté. Tous deux, soutenus par la ténacité de leur mère Marguerite André, héritent d’un nom, de terres et d’une mémoire familiale à préserver.

La trajectoire de François, bien que courte, s’inscrit dans un contexte plus vaste, marqué par la colonisation, les conflits, les recompositions familiales et les nécessaires adaptations. À travers les traces qu’il a laissées — et surtout à travers ceux qui l’ont survécu — se dessinent les défis et les réalités complexes qu’ont traversés tant de familles pionnières en Nouvelle-France.

Le souvenir de François Vinet dit Larente subsiste encore aujourd’hui dans la mémoire de ses nombreux descendants, témoins d’un héritage familial enraciné depuis plus de trois siècles.

Pour citer cet article

Harold Larente©2025, « 28.- Au seuil de la vieillesse : Marguerite André dite Saint-Michel et la mémoire agissante (Partie 3): Transmission, piété et stratégies familiales dans la Nouvelle-France », Histoire et généalogie des Vinet dit Larente, publié le 1er juin 2025.[1] 6 mai 1703 – Ratification et quittance par Marguerite André, veuve de François Vinet dit Larente, de Lachine en l’île de Montréal, tant en son nom que comme mère et tutrice des enfants dudit défunt et d’elle, à François Dubois dit Brisebois, habitant de Lachine, acte passé devant Me Antoine Adhémar dit St-Martin (1668–1714), BAnQ Montréal, microfilm M-620.1411.

[2] 14 avril 1694, Observation: Etiennette Alton est veuve en premières noces de Marin Hurtebise. Partage de terres situées à Lachine entre Etiennette Alton, veuve de Claude Carrigues, de Villemarie, épouse antérieure de Barthélémi Vinet dit Larente; et Jean Quenet et Etiennette Hurtebise, son épouse, au nom et comme tuteur de Marin Hurtebise (mineur), fils issu du premier mariage de ladite Alton, cette dernière assistée dudit Jean Quenet Paul Descarris et Marie Hurtebise, son épouse, Pierre Hurtebise et Louis Hurtebise, frères, Abraham Bouat, bourgeois, de la ville de Villemarie, au nom et comme tuteur des enfants dudit défunt Barthélemy Vinet et de ladite Alton, faisant aussi pour Pierre Gaigue, subrogé tuteur desdits mineurs, et François Dubois dit Brisebois et Cunégonde Vinet, son épouse, et convention entre lesdites parties, notaire Antoine   Adhémar dit St-Martin [1668-1714]  , ANQ-M (maintenant BAnQ), M-620.1407.

[3] 25 septembre 1722 et 10 janvier 1729 – Vente d’une terre située à la Grande Anse, en l’île de Montréal, par Jean-Baptiste Brisebois et son épouse Marguerite André à Jean-Baptiste Magdeleine et son épouse Élisabeth Millet, suivie de la quittance finale pour le paiement de ladite terre, actes passés devant Me Pierre Raimbault (1697–1727), notaire à Montréal. FamilySearch, https://www.familysearch.org/ark:/61903/3:1:3Q9M-CS5V-W7JD-B?cat=675517&i=1518&lang=fr , images 1519 à 1521.

[4] 13 janvier 1740 – Cession d’une terre située à la Pointe-Claire par Jean-Baptiste Dubois dit Brisebois et son épouse Marguerite André dite Saint-Michel, veuve en premières noces de François Vinet dit Larente, à leurs enfants et gendres : Étienne-Joseph Parent et son épouse Marguerite Vinet, François-Geoffroy Vinet dit Larente, Louis Brisebois, Joseph Legault dit Deslauriers (époux de Suzanne Dubois), Jacques Brisebois, Ambroise Brisebois, Jacques-Toussaint Brisebois, Jean-Baptiste Lamagdelaine dit Ladouceur (époux de Dorothée Dubois) et Pierre Legault dit Deslauriers (époux de Marie-Anne-Clémence Brisebois), acte passé devant Me François Simonnet (1737–1778), notaire royal à Montréal. BAnQ Montréal, microfilm M-620.142.

2 réflexions sur « 28.- Au seuil de la vieillesse : Marguerite André dite Saint-Michel et la mémoire agissante (Partie 3) »

  1. Harold,
    Tu fais bien de rappeler la posture irremplaçable que l’épouse, devenue veuve, occupe en Nouvelle-France. Quand celle-ci ne décède pas jeune, après un accouchement compliqué menant à la tragédie, elle devient la courroie de transmission pour sa progéniture. Le choix obligé du remariage se présente à elle afin d’assumer la survie de ses enfants. Elle ne peut faire, elle-même, l’enseignement de la domesticité dans sa maison pour les filles et les nombreux travaux extérieurs pour les garçons. De plus, la gestion du patrimoine, lors du partage équitable des biens des enfants issus de lits différents, alourdi la tâche pour plaire à tous dans la mesure du possible. Je trouve que tu nous présentes très bien la réalité de cette situation à laquelle plusieurs de nos descendantes furent confrontées. Mes félicitations.
    Yves Blondin

    1. Bonjour Yves,

      Merci pour ton commentaire! Tu mets en lumière avec beaucoup de clarté les multiples rôles que devait assumer la veuve en Nouvelle-France : pilier familial, gestionnaire du patrimoine, éducatrice, négociatrice parfois malgré elle… Le remariage devenait souvent moins un choix qu’une nécessité, dans un monde où la survie du foyer passait par des alliances nouvelles, parfois précaires.

      J’ai voulu, en effet, rendre compte de cette charge immense — mais aussi de cette résilience remarquable — qu’ont portée tant de nos ancêtres féminines. Ton commentaire enrichit cette réflexion en lui donnant toute sa portée humaine et historique.

      Merci pour ta lecture attentive et pour cette belle reconnaissance.
      Au plaisir de poursuivre ces échanges stimulants,

      Harold

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