7 – Barthélémy Vinet dit Larente en justice pour une peau d’orignal

par Harold Larente, le 10 février 2018

Bénigne Braillaud dit Le Bourguignon, serviteur et domestique de Jacques Le Ber et Charles Le Moyne, marchands de Lachine, porte plainte contre Barthélémy Vinet dit Larente[1], Mathias Chatouteau dit Massias[2] et Pierre Gauthier dit Sagouingarra[3] pour une « batterie »[4] survenue alors qu’un canot de sauvages[5] amenait des pelleteries à Lachine.

27 août 1670

Mercredi 27 août 1670, deux heures après le coucher du soleil, le canot de sauvages arriva à Lachine. À son arrivée, Barthélémy Vinet dit Larente, Mathias Chatouteau et Pierre Gauthier dit Sagouingarra alla à la rencontre des sauvages.

Massias prétend que le sauvage nommé Skananongara, iroquois de la nation Onnontaguéronnon [6] lui doit une peau d’orignal et Bénigne Braillaud dit le Bourguignon prétend que cette peau lui est due. Les deux se battirent pour l’obtenir.

La plainte [7]

Benigne Basset [8], greffier au bailliage de Montréal, prend la plainte de Braillaud, jeudi le 28 août 1670.

Selon Braillaud « demeurant [à Lachine] pour le bien des affaires de son maistre », le canot de sauvages arriva au débarquement de la maison des sieurs Le Ber et Le Moyne[9].

Maison LeBer LeMoyne, musée de Lachine
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Maison_LeBer-LeMoyne_01.jpg
By Jeangagnon (Own work) [CC BY-SA 3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)], via Wikimedia Commons  Voir le site : https://fr.wikipedia.org/wiki/Mus%C3%A9e_de_Lachine

La Rente, Massias et Sagouingarra, se sont présentés au débarquement. Massias interpella Skananongara :

« tu me doibs une peau d’orignal il faut que tu me la paye a quoy ledit sauvage [Skananongara] luy auroient respondus qu il ne luy debvoient rien(…) »

Lorsque Braillaud voulu porter les pelleteries à la maison de Le Ber et Le Moyne, La Rente, Massias et Sagouingara se seraient jetés sur Braillaud « en le maltraittant outrageusement jusqu’a effusion de sang ainsy qu il parroit a la vue de ses blessures(…) ».

Il demande réparation à la cour, car il subit un grand préjudice en raison de la souffrance de ses blessures et qu’il ne peut plus rendre aucun service à ses maîtres.

Sur cette plainte, Charles D’ailleboust[10], sieur des Musseaux, bailli, juge civil et criminel, demande, le 31 août 1670 l’assignation de La Rente, Massias et Sagouingarra pour lundi 1er septembre 1670 pour répondre aux accusations.

Accusation et audition des témoins

Le 1 er septembre 1670, après avoir « baillé assignation » en personne aux domiciles des accusés, D’ailleboust, entend les témoignages des accusés.

Témoignage de Barthélémy Vinet dit La Rente

La Rente témoigne qu’il n’a pas eu de différend avec Braillaud et que lui, Massias et Sagouingarra n’ont pas maltraité ledit Braillaud. Il poursuit en mentionnant que Massias et Braillaud se disputaient pour une peau d’orignal que Massias prétendait être sienne.

La Rente mentionne : « (…) il vit ledit Braillau poussa ledit Massias, lequel Massias, le repoussa et le fist tombe par terre *il conjecture que ledit Braillaud se parestre blessé de ladite chute* et ledit qui respond prit laditte peau et s’en alla avec ledit sauvage [Skananongara] lequel sauvage l aporta chez ledit Saguouangara.»

Il témoigne qu’il a vu Braillaud frapper Massias de coup de poings. Il affirme que Skananongara a dit ne rien devoir à Braillaud n’y a ses maîtres, Le Ber et Le Moyne, et que s’est Braillaud qui est redevable à Massias « de trois ou quatre peaux d’orignal, et sept ou huict castors d’une peau et deux castors, qui luy debvoit ».

Témoignage de Pierre Gauthier dit Sagouingarra

À la simple question si lui et ses co-accusés ont maltraité Braillaud au sujet de quelque peau d’orignal, Sagouingarra fit cette réponse :

« (…) que dans, ledit temps, il vit le nommé, Colin serviteur desdits sieurs Le Ber et Le Moyne, qui vint prendre un castor qui estoit a quelques sauvages qui estoient pour lors chez luy qui respond, qui estoit plein de pelleteries et l en mena chez lesdits sieurs Le Ber et Le Moyne, ce qui obligea ledit Massias et pria ledit qui respond de venir avec luy comme interprette de la langue iroquoise, afin de ___ une peau desdits sauvages qui luy estoit deue, et estant en la  maison et au desbarquement de la maison desdits sieurs Le Ber et Le Moyne, ils virent lesdits sauvages et ledit Braillaud qui portoieut les pelleterie dudit canot, en laditte maison qui les portoient item a la reserve d’une peau d’orignal, a laquelle ledit Massia s’opposa en s en saisit et ledit Braillaud la voulant prendre et la tiraillant un et l autre sur quoy ledit Braillaud poussa par deux fois ledit Massias, et luy le voyant pousse de la sorte repoussa ledit Braillaud qui tomba, sur des roches d’ou il se blessa, et le battirent un et l autre de coups de poings, sur quoy ledit qui respond les separe autant qu’il peut sans frappe n’y sur l’un n’y sur l’autre (…) ».

Son témoignage mentionne que La Rente n’a pas frappé Braillaud.

Témoignage de Mathias Chatouteau dit Massias

Massias témoigne qu’il était dans la maison de Sagouingarra à boire un pot-de-vin avec Braillaud quand arriva le canot de sauvage au débarquement de la maison de Le Ber et Le Moyne. Collin, serviteur et domestique de Le Ber et Le Moyne, amena Massias au débarquement et Braillaud les suivit.

 

 

 

Arrivé à la maison de Le Ber et Le Moyne, «(…) [Braillau] desbarquâ les pelletries qui estoient dedans et les porta en iceles a la reserve d’une seul peau d’orignal de laquelle ledit qui respond [Braillau] le saisi et mis le pied dessus comme luy estoit deue par ledit sauvage [Skananongara], lequel Brailleau voulant l’avoir disant qu elle luy estoit deuë aussy que les autres et poussa ledit qui respond lequel l’ayant repoussé. Il tomba par terre sur des roches ou il se blessa a la teste qui ensuitte, se sentant blessé, pris une grosse roche pour en descharger sur la teste dudit qui respond, lequel pour l’en empescher le tassa au devant de luy et le laisse pour eviter le coup et il se battires a coups de poings etc ledit Brailleau luy croyais qu’il le mordoit mordoit (sic) et voulant luy a arracher les yeux, criands ses memes mot les yeux et quand au susdits La Rente et Sangouangara ne l’ont aucunement frappé ».

À la fin de son témoignage, il affirme que la peau lui est loyalement dû et qu’il en fournira la preuve.

Communication des témoignages des accusés à Braillaud 

Après les interrogatoires, Braillaud a eu communication des témoignages des accusés. Celui-ci en conteste la véracité et demande l’audition des sauvages, car ils se sont parjurés. Il porte à l’attention du greffier que le rapport du chirurgien[11] doit être examiné attentivement, car : 


« le raport du chirurgien fourny a icelle [la cour] soit bien et murement examaines sur lesdits interrogatoire attendu qu il ne parroist par iceux que ledit complaignant [Braillau] n est tombé qu’une fois, de laquelle il n’est pas possible de s’estre fait deux plessures, a la teste d’un seul coup en tombant, fait sauve contre n’y comprendre plusieurs autres contusions, en icelle (…) ». 

Sur ce réquisitoire du 1er septembre 1670, Charles D’ailleboust, juge de la cause, demande que lesdits sauvages soient assignés pour être entendus jeudi 4 septembre 1670 sur les interrogatoires. 

Déposition de Nicolas Lapierre du 4 septembre 1670

Nicolas La Pierre, serviteur de Le Ber et Le Moyne témoigne à la demande de la cour. Celui-ci contredit le témoignage de Massias. Sur la bagarre, La Pierre témoigne comme suit : 

«(…)  ledit Massias poussa ledit Bourguignon, qui duquel coup il tomba sur des pierres, et estant relevé se prirent au colet sus quoy arriva, les nommez Sagouingara et La Rente, l un desquels nommé Sagouingara tenant en empeschant  qu’il ne fut battu, ledit Massias auroit prie occasion de ce qui estoit libre de sa personne pour lors, pris une pierre et en donna plusieurs coups sur la teste dudit Bourguignon dont il y sortit du sang frappant ledit La Rente ledit Bourguignon de coup de pieds et de poings, ce que voyant ledit desposant s’en seroit allé voir le sieur de Lasalle[12] pour l’advertir de ce qu’il se passoit, qui a retour vit que lesdits s estoit separez et n’en sachant ledit desposant davantage (…) ».

 Ce témoignage explique les nombreuses blessures de Braillaud que le chirurgien a noté dans le rapport dont fait état Basset, greffier lors du réquisitoire de Bénigne Braillaud, le 1er septembre 1670.

Une pièce intéressante au dossier est la déposition de Skanonouara, iroquois de la nation Onontaguéronnon, prise par un prête et qui ne porte pas de date.

Cette pièce est reproduite ici au complet.

Image 2 du témoignage de Skananongarra de la nation onotaguéronnon Transcription [Page 1]

« J ay appris du sauvage nommé Skanonouara Onontague

ronnon de nation ce qui suit

le dit sauvage m’asseuré protestant qu’il ne mentoit

point que retournant de sa chasse il venoit dans

la cabanne qui est la maison de monsieur Lemoine

a Lachinne et qu’apportant quelques orignaux

Il les don [mot rayé] vouloit donner a monsieur Lemoine pour

paiement de quelque poudre et menu plomb

et autres choses qu’il avoit emprunté ce printemps

de monsieur Lemoine que dechargeant les peaux

un françois en avoit pris une et qu’il l’estoit

s’y dessus et luy aiant dit bien doucement de

luy donner l’orignal sur lequel il estoit assis

le françois qu’il me nomma en sa langue

luy fit reponse qu’il luy devoit et qu’est

partit le sauvage qu etre m’as presté. Je t’ay

donné de l’eau de vie repond le françois

et quand da [mot rayé] pandant ce pour paller

[Sa]guinouara demenda au sauvage ne t’a

il pas presté non repond le sauvage le fr mesme

françois qui avoit dit que c estoit de l’eau de

vie qu’il luy devoit asseura par apres que

c’estoit un capot le sauvage persistant a

[tâche] vray vouloir avoir son orignal et le

vallet de monsieur Lemoine s’estant approché

pour prendre l’orignal deux françois (dit

Image 2 du témoignage de Skananongarra de la nation onotaguéronnon[page 2]

le sauvage) dont l’un est beaucoup barbu

se jetterent sur le vallet de monsieur Lemoine et

le battirent Saguingouiara qui estoit la presant

prenant ledit valllet par la main disoit paisible

ment

Il est vray dit le sauvage que j’avois traitté estant

en chasse un plein plat de vin a un de ces

françois mais je luy donné pour ce la peau

d’un grand orignal qu’il alla querir dans

le lieu ou j’avois tué la beste

Ledit sauvage m’a asseuré qu’il n’avoit

dans la maison de monsieur Lemoine aucuns

castors mais bien que quelques hardes

et de viande boucanee et qu’il estoit

redevable audit sieur Lemoine de deux

orignaux et de six castors

(signé)  Frouvé ??? prêtre [mots rayés]

Ledit sauvage m’a aussy asseuré qu’il

ne portoit point la peau d’orignal chez

Sagiouara mais bien qu’on luy prits

en la dechargeant son canot et qu’on

le saisit d’une de ses peaux

(signé)

Frouvé ??? »

Massias a comparu personnellement le 6 septembre 1670 a été mis en prison jusqu’à ce qu’il donne des « preuves et justification des causes de récusation »[13] le mardi suivant, soit le 9 septembre 1670 pour être fait droit aux parties.

Le dossier d’archives[14] ne comprend aucun document de cette audition du 9 septembre 1670. Toutefois, il semble clair à la lumière des témoignages et du rapport du chirurgien relaté en partie par Basset que Mathias Chatouteau sera condamné.

Cette mésaventure de Barthélémy Vinet dit La rente et Pierre Gauthier dit Sagouingarra semble s’être terminé là. 

[1] Au moment des évènements, Barthélémy Vinet dit Larente est célibataire. Il est habitant de Lachine depuis environ 1 an. Il a reçu une concession de terre à Lachine par René Cavelier de La Salle le 16 décembre 1668 (ref. Article 6 – Le Statut de Barthélémy Vinet dit Larente passe d’ « engagé » à « habitant »). Barthélémy Vinet dit Larente, fils de François Vinet et Denise Brunet, est l’époux d’Étiennette Alton, veuve de Marin Hurtubise.

[2] Mathias Chatouteau dit Massias est immigrant français. Il est l’époux d’Antoinette Bernard. Il épousera en seconde noce, le 13 juillet 1682, Anne Moufflet Champagne, fille de Jean Moufflet et d’Anne Dodin (source PRDH).

[3] Pierre Gauthier dit Sagouingarra, migrant français, fils de Jacques Gauthier et Marie Boucher, est l’époux de Charlotte Roussel, fille de Thomas Roussel et Barbe Poisson. Leur mariage a été célébré le 12 novembre 1668 à Notre-Dame-De-Montréal.

[4] « Querelle entre gens qui se battent. », Dictionnaire national ou Dictionnaire universel de la langue française, M. Bescherelle ainé, 1856. Ce dictionnaire peut être consulté sur http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k50453p

[5] Le terme sauvage à cette époque n’a pas la signification péjorative d’aujourd’hui. Champlain dans son ouvrage « Des sauvages » a utilisé ce vocable pour désigner les populations d’Amérique du Nord et comme le titre de son ouvrage, Champlain ne voulait pas dire « sauvages » mais « habitants des forêts » (du latin silva). Cet ouvrage est un récit du premier voyage de Champlain vers la Nouvelle-France, en 1603. Il est disponible en téléchargement à l’adresse suivante https://www.wdl.org/fr/item/2830/

[6] Cette nation est l’une des plus puissantes nations amérindiennes. Selon l’ouvrage du père Camille de Rodemontais intitulé Les Jésuites et la Nouvelle-France, tome 2, 1896, la tribu onontague n’avait que trois villages, Onondaga, Cassoneta et Touenho. Ceux-ci étaient très peuplés et protégés par de fortes palissades, p. 7.

[7] BAnQ -Vieux-Montréal, TL2, 1971-00-000/11596, D.81, Procès entre Benigne Braillaud dit Le Bourguignon et Barthélémy Vinet et complices.

[8] Bénigne Basset dit Deslauriers a été greffier du bailliage de Montréal, d’octobre 1667 à octobre 1677, Dymant, Marcel et Mathieu, André, Les huissiers de justice…leurs origines européennes, leurs racines québécoises, Les éditions Info justice (Canada) enrg, Édition de 1984, p. 47.

[9] À cette époque ce lieu est un poste de traite de fourrure. Le Ber et Le Moyne n’habitaient pas le bâtiment, mais l’utilisaient comme lieu de travail pour leurs employés. Aujourd’hui, ce site est le Lieu historique national de la Maison -LeBer-LeMoyne et abrite le musée de Lachine.

[10] Charles D’ailleboust, sieur des Musseaux, a été bailli, juge civil et criminel de 1663 à 1677, Dymant, Marcel et Mathieu, André, op. cit., p. 44.

[11] Le dossier d’archives consulté (ref. note 7) ne comprend pas le rapport du chirurgien.

[12] Ce témoignage montre que Cavelier de La Salle est à Lachine au début du mois de septembre 1670. Celui-ci partit vers les Grands Lacs au mois de juillet 1669 certain de découvrir une route vers la chine. Il a mis fin à son voyage à l’automne de la même année.

[13] BAnQ -Vieux-Montréal, TL2, 1971-00-000/11596, D.81, 6 septembre 1670, Comparution des défendeurs La Rente, Massias et Sagouingarra.

[14] Idem

BIBLIOGRAPHIE

Dymant, Marcel et Mathieu, André, Les huissiers de justice…leurs origines européennes, leurs racines québécoises, Les éditions Info justice (Canada) enrg, Édition de 1984. 

P. Camille de Rodemontais intitulé Les Jésuites et la Nouvelle-France, tome 2, 1896. 

Concernant les Sauvages, ou, le voyage de Samuel Champlain, de Brouage, fait en Nouvelle-France en 1603, disponible en téléchargement https://www.wdl.org/fr/item/2830/.

Wikipédia : Musée de Lachine : https://fr.wikipedia.org/wiki/Mus%C3%A9e_de_Lachine.

 Normand Mousette, En ces lieux que l’on nomma La Chine… », Cité de Lachine, 1978.

 Gravel, Denis, Une approche historique et économiques de la société lachinoise 1667-1767, Rapport présenté par l’auteur à la Société historique Cavelier-De-Lasalle, 6 décembre 1993.

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